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JACCOTTET : Violettes (1995)

Ophelia de Millais
Violettes

Rien qu'une touffe de violettes pâles, une touffe de ces fleurs faibles et presque fades, et un enfant jouant dans le jardin...

Ce jour-là, en ce février-là, pas si lointain et tout de même perdu comme tous les autres jours de sa vie qu'on ne ressaisira jamais, un bref instant, elles m'auront désencombré la vue.
Fleurs parmi les plus insignifiantes et les plus cachées. Infimes. A la limite de la fadeur. Nées de la terre ameublie par les dernières neiges de l'hiver. Et comment, si frêle, peuvent-elles seulement apparaître, sortir de terre, tenir debout?  
Dans la liturgie de l'année, plus constante, un peu plus éternelle que l'autre- qui d'ailleurs se défait-, elles ont leur place comme l'heure de prime dans la journée des reclus. Une heure où l'on ne peut parler haut. Pour les entendre, il faut déplacer de l'ombre. Etre sorti des cauchemars. Défait de ses bandelettes.
Ou n'est-ce pas plutôt que leur vue nous y aide?           "Je ne cueillerai pas les fleurs", dit l'Épouse du Cantique spirituel : cela signifie qu'elle se refusera certaines joies brèves pour une autre, réputée plus haute et plus durable. Ce refus n'empêche pas que les fleurs, même incueillies, ont été nommées dans le poème, qu'elles y sont limpidement présentes comme une beauté éparse au-delà de laquelle on ne pourrait sûrement pas aller sans l'avoir d'abord aimée.         
Flèches à la tendre pointe, incapables de poison .
 (Effacer toutes les erreurs, tous les détours, toutes les espèces de destructions ; pour ne garder que ces légères, ces fragiles flèches-là, décochées d'un coin d'ombre en fin d'hiver.)
 L'infime, qui ouvre une voie, qui fraie une voie; mais rien de plus. Comme s'il fallait bien autre chose, qui ne me fut jamais donné, pour aller au-delà.
Frayeuses de chemin, parfumées, mais trop frêles pour qu'il ne soit pas besoin de les relayer dans le noir et dans le froid.

                                                           

 

 

 

Commentaire
1-Un rêve éveillé
2-Un lyrisme romantique
3- Une réflexion sur la vie

Ayant aperçu des violettes en hiver au cours d'une promenade, ces fleurs frêles mais d'une grande beauté lui donne l'occasion quelques jours plus tard ,dans une sorte de rêve éveillé de prendre conscience de la fragilité de la vie, de son destin d'écrivain déraciné de sa Suisse natale. Philippe Jaccottet qui a 78 ans, est un poète lyrique que l'on peut qualifier de romantique qui sans artifices poétiques nous délivre à travers ses violettes un message angoissé de l'existence.
Un rêve éveillé
Le rêve éveillé est un moment particulier du soir ou du matin qui précède ou suit le sommeil et qui consiste à travers l'imaginaire à faire vivre des objets, des situations. L´écriture de Philippe Jaccottet participe de ce rêve éveillé, c'est une écriture du petit jour, de fin de sommeil, de début d'éveil. Sa saison favorite, la fin de l'hiver, le début du printemps, la nature ci reprend vie après une longue léthargie hivernale. La violette participe de cette nature annonciatrice du renouveau, c'est la fleur qui éclôt alors que l'hiver n'est pas encore terminé, que la neige est encore présente. Notre poète est aussi un grand amoureux de la nature, qu'il décrit sur des carnets. Les violettes, il les a observées il y a quelque jours, dans la campagne ou dans un jardin où jouait un enfant, connotant des fleurs soustraites à leur élément naturel, déplacées. Les violettes et l'enfant sont deux symboles de vies qui commencent. Mais ce moment de la floraison est éphémère, il fallait être présent ce jour là pour l'observer, désormais il ne peut reconstituer ce moment, cet événement que dans son imaginaire, il ne saisira plus jamais ces fleurs à la floraison car elles sont condamnées à mourir. L'observation de ces violettes, dans un moment aussi éphémère fut-il a désencombré sa vue quelques instants, la beauté de cette fleur ayant illuminé quelques instants les tristes moments d'un hiver morne.
Un lyrisme romantique
Le texte poétique de Jaccottet n'est jamais totalement versifié, c'est un mélange de vers et de prose, une écriture singulière avec laquelle il nous dit sa façon àlui, de voir le monde et de réagir face à lui. S'il recourt peu aux images, comparaisons et métaphores, s'il utilise un langage clair, la nature, ici la violette lui sert de support pour nous faire connaître ses sentiments à la façon des romantiques. Jaccottet est très proche de Lamartine par sa vision pessimiste du temps "Ô temps suspend ton vol" mais aussi très croyant faisant souvent référence à des termes religieux, liturgie, Cantique. Il y a beaucoup de pessimisme dans "la liturgie de l'année", cette suite de mouvements répétitifs reproduits années après années. La nuit qui connote le rêve mais aussi la mort dont il commence à prendre conscience le terrifie. L'inaction lui fait peur, son travail poétique est un travail d'éveil, de prise de conscience de la beauté à travers des images plutôt que dans la contemplation. Jaccottet recrée dans son imaginaire la violette qui n'a pas besoin d'être présente pour qu'il puisse en découvrir la beauté, lui évitant ainsi de la ramasser. La recréation de l'image est un moment d'intimité plus intense que l'observation. Ces images matinales aident le corps à se rafraîchir de la nuit, à se démêler du sommeil, et à déplier son esprit. Jaccottet est comparable à Lamartine, complexe mais écorché par la vie et qui essaie de se frayer un chemin comme la violette à travers le gel hivernal. Plus on avance dans ce paysage imaginaire mais bel et bien réel, et plus il est difficile de détacher le poème et l'observation. Toute la lecture du recueil "Et, néanmoins", dont fait partie ce poème, ajoute à la confusion en mélangeant la prose et la poésie. Pour autant son écriture se compose d'une multitude d'impressions, tracées plus ou moins volontairement sur la page, donnant l'impression d'une poésie saisie au vol entre les états de veille et de sommeil. Dans son imaginaire, les pétales des violettes sont assimilées à des lances mais la pointe est tendre et incapable de tuer. Le monde s'est corrompu, il s'est modifié, il faut rectifier les erreurs et remettre la nature comme elle l'était. Les fleurs dans la nature sont telles qu'elles sont, ces violettes ou daucus sont petites et peuvent paraître insignifiantes, on est tenté de les couper pour les approprier. Nous devons les laisser là où elles sont et ensuite les recréer dans notre imaginaire, qu'elles soient ainsi une prise de conscience.

Une réflexion sur la vie
Les violettes de Lamartine ressemblent au "Lac" de Lamartine, elle sont un peu notre témoignage dans leur élément naturel, elles sont des frayeuses de chemin, elles nous montrent la voie, elles sont frêles et avec de faibles moyens elles illuminent l'arrivée du printemps par leurs couleurs. Elle sont aussi un spectacle pour le promeneur qui en les coupant, les tue, les relaye dans le noir et le froid comme la mort nous relègue également vers la nuit froide et éternelle. Laissons les violettes là où elles sont et écoutons nos rêves, telle est l'invitation de Jaccottet. En ramassant la violette, nous satisfaisons une joie qui sera brève, car la fleur va mourir. L'évocation de la violette donne à l'imaginaire poétique, à celui qui sait écouter son esprit, son rêve, un vrai bonheur. La violette coupée, ramassée, déportée nous représente, nous aussi perdus que nous sommes, déplacés d'un espace à un autre, perdu dans des lieux également perdus, sans que personne ne vole à notre secours. Malgré un arrière-plan de peur et d´effroi devant l'abîme de l'existence, le poète prend conscience de la beauté du monde, se résumant quelquefois à de petites choses, quasi insignifiantes ; comme des violettes, mais d´un autre côté, devant ces choses qui ont une grande fragilité, le sentiment de la beauté disparaît très vite pour laisser de nouveau la place à l'angoisse devant la mort. Ces interrogations "comment des fleurs aussi frêles" peuvent vivre, tenir debout sauvent alors le poète du désespoir, car on peut concilier la fragilité de la vie de la vieillesse et la beauté, ce qui paraissait au départ inconciliable.

Conclusion
A travers la métaphore de la violette, qu'il nous invite à ne pas couper ou déplacer pour la condamner à la mort, Jaccottet nous confie ses angoisses devant l'existence. Les violettes que l'on coupe, ou que l'on replante dans son jardin, ce sont les hommes que l'on déracine de leur environnement.

Vocabulaire
Fade :
Qui manque de saveur
Liturgie :
Ordre des offices cultuels institué par l'église
Cantique :
Chant religieux en langue vulgaire et non en latin

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