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JACCOTTET : Lettre (1946-1950)

Ophelia de Millais
Lettre

 Michelle, nous avons été de ces oiseaux
Qui se frôlent, portés en flèche à la lumière,
Et se poursuivent en criant toujours plus haut
Jusqu'à l'extase, trop pareille à l'éphémère ...
- Mais plus d'images entre nous : j'ai dit en rêve
les mots qui rendent la distance un peu plus brève
entre nos corps, ces personnages infernaux ;
tu savais en former d'assez étroits anneaux
pour qu'ils exultent à en oublier leurs frontières
et la mort qui attend, curieuse, derrière ;
moi, j'étais trop souvent comme un enfant distrait,
je voyageais, je vieillissais, je te quittais,
et quand nous sommes remontés vers l'aube crue,
c'est un spectre que tu guidais de rue en rue,
là où le chant du coq ne pourrait plus l'atteindre.
Et pourtant cette ombre t'aimait ... On ne sait pas
ce que l'on trouvera là-bas pour vous étreindre ...
- Habitante de cette nuit, tu penseras
sans trop de haine à qui demeure on ne sait où
et te frôla comme un oiseau sur les paupières
puis monta, sans cesser d'apercevoir dessous
ton sourire scintiller comme une rivière...                         

       L'effraie (1946-1950)
Les 18 poèmes du recueil
Les 6 premiers n'ont pas de titres
1-La nuit est une grande citée endormie..
2-Tu es ici, l'oiseau au vent tournoie,...
3-Comme je suis un étranger dans notre vie,...
4-Je sais maintenant que je ne possède rien,...
5-Comme un homme qui se plairait dans la tristesse..
6-Sois tranquille, cela viendra !....
Les autres poèmes ont un titre
7-Portovenere
8-Les nouvelles du soir
Intérieur
9-Lettre (postérieurement supprimé)
10-Intérieur
11-Agrigente, 1er janvier
Ninfa
12-Ninfa
13-La traversée
14-La semaison
15-Les eaux et forêts
I
II
III
IV
Composition du recueil
Poésie

1946-1967
Edition Poésie Gallimard
Préface Jean Starobinski
L'effraie (1946-1950)
L'ignorant (1952-1956)
Airs (1961-1964)
Leçons (Nov. 1966-Oct. 1967)
                          

 

 

 

Commentaire
1-Les amours de jeunesse
2-Le thème des amours impossibles
3- Une réflexion sur la vie

Après le Pélican chez Musset et l'Albatros chez Baudelaire, c'est à un oiseau, la chouette effraie dont le cri dans les campagnes est assimilé à une annonce de mort que Philippe Jaccottetà 21 ans fait appel pour écrire un témoignage d'un moment sensible de sa vie. La lettre est adressée à une femme que l'on suppose réelle, Michelle. Le poème occupait au départ le milieu du recueil, "l'Effraie", comme une sorte de pivot, de charnière, puis a été retiré ensuite du recueil probablement en raison des souvenirs douloureux qu'il représente. A travers la chouette annonciatrice de mort, le poème évoque une jeune fille aimée, probablement d'origine italienne avec ce prénom à double l, rencontrée en Italie lors d'un des nombreux voyages qu'il effectua dans ce pays frontalier pendant sa jeunesse. C'est une jeune fille avec laquelle le poète a probablement partagé quelques moments de son existence, une étudiante comme lui, il l'a revue ensuite, puis la jeune fille décède, une mort curieuse sans plus. Le spectre de la jeune fille apparaîtra, furtivement plus tard au poète lors d'une visite dans une propriété en Italie, construite sur un lieu autrefois dédié aux nymphes. Le poète relatera cette apparition dans le poème "Ninfa", le spectre prenant désormais le nom de Dominique.
1-Les amours de jeunesse
Michelle le destinataire de la lettre est ici placée en apostrophe, le poète interpelle directement le destinataire pour ressusciter d'anciens souvenirs avec nostalgie, non pour se rappeler au souvenir de "Michelle" et mener une réflexion sur leur destinée mais pour expliquer pourquoi l'histoire n'a pas eu de suite. Nous avons été de ces oiseaux, les deux adolescents ont été proches, ils se sont frôlés, se livrant à divers jeux. Le poète rappelle l'extase des manifestations étudiantes, les contestataires qui crient, "en criant toujours", la colère "personnages infernaux", la contestation qui vous met en lumière, les manifestations au coude à coude, les corps qui se frôlent dans les défilés, sans jamais se rencontrer.
La jeune fille pense au mariage, aux "étroits anneaux", mais le poète s'absente souvent. Brusquement la mort fait son apparition "et la mort qui attend, curieuse, derrière". La mort avec ses attributs de patience et de curiosité est ici symbolisée par la chouette, cet oiseau qui semble toujours attendre quelque chose impassiblement et qui a les yeux grand ouverts traduisant une certaine curiosité. On peut cependant penser à des retrouvailles dans l'expression "quand nous sommes remontés vers l'aube crue, c'est un spectre que tu guidais de rue en rue", des retrouvailles qui se passent mal, on revient sur les lieux de ses premiers amours, à l'aube crue des premiers sentiments, à la spontanéité, mais le poète n'est plus le même. Il y a cependant une preuve de l'amour du poète mais l'emploi de "et pourtant" indique une contrariété, une opposition "Et pourtant cette ombre t'aimait". Deux éléments dominent le poème, l'air et la lumière, qui n'ont pas ici leur connotation habituelle métaphoriques de la condition humaine habituelle chez Jaccottet. Si l'air est bien le souffle, la légèreté, la montée, l'ascension se poursuit ici vers le ciel, vers le royaume des morts. L'allégement est un ici un mouvement vers les ténèbres, vers la finitude. De la même façon la lumière devient la lumière inépuisable de la mort.
2-Le thème des amours impossibles
Le texte poétique de Jaccottet est ici versifié, harmonieux dans la forme, ce sont des alexandrins réguliers, les rimes sont simples, les vers ont cependant des césures irrégulières. Jaccottet recourt peu aux images, aux comparaisons et aux métaphores, son langage est clair, son inspiration prend sa source dans la nature, dans l'environnement quotidien de la campagne. "Nous avons été de ces oiseaux, qui se frôlent, portés en flèche, et qui crient", fait penser immédiatement aux martinets noirs, à la forme de flèche, très familiers dans le ciel des villes et des campagnes qui ne se posent jamais, même pour faire l'amour, et qui volent à coups d'ailes frénétiques en criant. Jaccottet utilise des termes familiers, l'aube, le chant du coq, la rivière qui scintille, les oiseaux. Jaccottet est très proche de Lamartine par sa vision pessimiste du temps, de son rôle destructeur, "Ô temps suspend ton vol". L'absence, l'éloignement, l'usure du temps a été fatale à la liaison. Jaccottet est très sensible à la mort, à notre devenir ultérieur, dans l'au-delà, "On ne sait pas ce qu'on trouveras là-bas", aux confins du ciel, dans la noirceur de l'infini. Il fait référence à des termes courants de la mort, les paupières qui se ferment, l'âme du défunt qui monte dans les confins du ciel où on cesse de l'apercevoir, l'habitante de la nuit, le spectre. La nuit qui connote le rêve mais aussi la mort le terrifie, il se sent coupable de cette mort, "je voyageais, je vieillissais, je te quittais". Jaccottet recrée dans son imaginaire sa liaison avec cette jeune fille qu'il a connue mais qu'il a délibérément délaissée pour suivre une autre voie. Cette multitude de séparations, de départs a été suivi de la disparition et d'un départ définitif. La recréation de l'image est un moment d'intimité plus intense que l'observation. Ces images chez Jacottet sont souvent matinales, dès l'aube, au chant du coq, moment qu'il apprécie car le corps se rafraîchit de la nuit, se démêle du sommeil, et l'esprit se déplie pour faire apparaître les souvenirs. Jaccottet est comparable à Lamartine, complexe mais écorché, par la vie et qui essaie de se frayer un chemin à travers l'aube, le départ du jour, comme un nouveau départ après les errements passés "Et pourtant, cette ombre t'aimait". Car tel est bien la situation complexe de notre poète, il a été absent, une ombre, un spectre, alors que la jeune fille demandait sa présence, son contact. Notre poète lui demande de lui pardonner, "sans trop de haine" à ce voyageur infatigable se situant "on ne sait où".

3-Une réflexion sur la vie
Les réflexions de Jaccottet sur la vie, la mort sont semblables à celle d'un Lamartine. La "Lettre" de Jaccottet ressemble au "Lac" de Lamartine, ce sont des médiateurs pour exprimer des sentiments que l'on ose pas, ou que l'on ne peut pas déclarer directement. Dans les deux cas, l'être aimé a disparu ou n'est pas présent au rendez-vous. La lettre et le lac sont des objets pérennes qui résistent au temps et peuvent témoigner d'une époque reculée.
La lettre, ici un témoignage d'amour même s'il fut sans suite ou le lac portent le témoignage des moments passés d'extase amoureuse. Chacun ressent, lorsque l'être aimé est absent de déclarer ou d'entretenir sa passion par l'envoi de messages à l'adresse du destinataire. Ce que notre poème n'a pas fait du vivant de l'être aimé, il doit le faire à titre posthume, en une sorte de deuil. Il demande pardon à cette habitante de la nuit, il s'excuse d'avoir été trop absent "tu penseras sans trop de haine à qui demeure on ne sait où", mais justifie ses déplacements par sa carrière professionnelle, "puis monta". Il ajoute également qu'il l'aimait vraiment et qu'il n'a jamais oublié son visage, sa gentillesse, "sans cesser d'apercevoir ton sourire". C'est une lettre à tonalité sombre, nostalgique, qui évoque un passé regretté. C'est un récit à l'imparfait, imparfait dans le temps des verbe, imparfait dans son dénouement, "je voyageais, je vieillissais".
Conclusion
Jaccottet nous confie ses angoisses devant l'existence. Les amours sans suite sont également des morts, et la mort des sentiments peut être lourde de conséquence. C'est pour cela qu'il ne faut pas les prendre à la légère, comme des oiseaux.

Vocabulaire
Date
C'est en septembre 1946 que Philippe Jaccottetà l'âge de 21 ans fait un voyage en Italie et fait probablement la rencontre de Michelle.
Ninfa
12ème poème du recueil L'effraie, il s'agit d'un autre spectre, une apparition surnaturelle qui apparaît quelques instants à Jaccottet dans une villa, il l'appelle Dominique.
Spectre
Fantôme, apparition surnaturelle d'un défunt. Désigne également une personne très maigre et très pâle.
Curieuse
Bizarre, étrange. Que peut-être une mort bizarre ? une mort qui ne s'explique pas par une cause, une maladie, la vieillesse. Ce ne peut être qu'un accident, u
n suicide.
Extase
Ravissement de l'esprit absorbé dans la contemplation au point d'être détaché du monde sensible.


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