Retour à la page d'ouverture
Suite
JACCOTTET : Nouvelles du soir (1946-1950)

Crieur de journaux
Vendeur de journaux du soir
France Soir-Le Monde

Les nouvelles du soir

A l'heure où la lumière enfouit son visage dans notre cou, on crie les nouvelles du soir, on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert, après avoir mangé en hâte; aurais-je même le temps de faire ce voyage avant l'hiver, de t'embrasser avant de partir? Si tu m'aimes retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins juste pour le printemps, qu'on nous laisse tranquilles longer la tremblante paix du fleuve, très loin jusqu'où s'allument les fabriques immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger qui marche se retourne, ou il serait changé en statue: on ne peut qu'avancer. Et les villes qui sont encore debout brûleront. Une chance que j'aie au moins visité Rome, l'an passé, que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence, regardés encore une fois, vite embrassés, avant que l'on crie"Le Monde" à notre dernier monde ou "Ce soir" au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel que le courant qui l'use, et ses fumées au ciel ont plus de racines que nous. C'est inutile de nous forcer. regarde l'eau, comme elle file par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.


L'effraie (1946-1950)
Les 18 poèmes du recueil
Les 6 premiers n'ont pas de titres
1-La nuit est une grande citée endormie..
2-Tu es ici, l'oiseau au vent tournoie,...
3-Comme je suis un étranger dans notre vie,...
4-Je sais maintenant que je ne possède rien,...
5-Comme un homme qui se plairait dans la tristesse..
6-Sois tranquille, cela viendra !....
Les autres poèmes ont un titre
7-Portovenere
8-Les nouvelles du soir
9-Lettre (postérieurement supprimé)
10-Intérieur
11-Agrigente, 1er janvier
12-Ninfa
13-La traversée
14-La semaison
15-Les eaux et forêts
I
II
III
IV
Composition du recueil
Poésie

1946-1967
Edition Poésie Gallimard
Préface Jean Starobinski
L'effraie (1946-1950)
L'ignorant (1952-1956)
Airs (1961-1964)
Leçons (Nov. 1966-Oct. 1967)  
La marchande de journaux
François Coppée

(Début)
– Demandez les journaux du soir, … la Liberté,..
La France,..
                 A cet appel sans cesse répété
Par la vieille marchande à la voix âpre et claire,
Je faisais halte au coin du faubourg populaire
Dont les vitres flambaient dans le soleil couchant,
Et prenais un journal pour le lire en marchant.
Ce n’est pas que je sois ardent en politique ;
Les révolutions rendent un peu sceptique ;
Mais, par vieille habitude et besoin machinal,
Je parcours volontiers tous les soirs, un journal,
Pour savoir si l’on va changer ou non de maître,
Comme avant de sortir on voit le baromètre.– Demandez les journaux du soir, … le Temps,.. le Moniteur..

Commentaire
1-Un monde de catastrophes
2-Le départ, un effacement douloureux
3-La fragilité de l'existence, le réveil des mauvais souvenirs

Les nouvelles du soir sont le 8ème poème du premier recueil de poésies "L'Effraie" de Philippe Jaccottet écrit dans la période de l'immédiat après guerre 1946-1950, une période où la télévision n'existait pas et dans laquelle les journaux écrits constituaient les seules sources d'information. Après le Pélican chez Musset et l'Albatros chez Baudelaire, l'auteur fait appel à un oiseau, la chouette effraie pour le titre de son recueil, car son cri lugubre à la campagne, dans la nuit est assimilé à une annonce de mort. Le recueil "L'effraie" est contrairement à ses autres oeuvres fortement teinté d'éléments autobiographiques, il évoque dans ce poème les étrangers, il est natif de la Suisse, la mort de Michelle un amour rencontré en Italie à 21 ans, la nature, son éternelle maîtresse et confidente, sa vision du monde, les catastrophes qui vous écorche, puis la mort, la chute en poussière blanche, un fin en ossements vermoulus pour avoir trop cherché ce qu'il avait perdu.
1-Un monde de catastrophes
A l'heure où la lumière enfouit son visage dans votre cou est une périphrase pour désigner le soir, moment de la journée ou le soleil flirte avec l'horizon avant de disparaître. On crie les nouvelles du soir rappelle, dans l'après guerre, les gros titres des journaux criés à tue-tête par des vendeurs arpentant le trottoir ou se tenant dans leur kiosque. Le passant interpelé par un titre et souhaitant en savoir plus achetait le journal et le lisait aussitôt en marchant. Gens de passage dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir au bord du fleuve. Le démonstratif ne suggère aucune ville en particulier et ne désigne pas spécialement Paris. Les gens de passage englobent autant les nombreux touristes qui visitent la ville que ceux qui n'y viennent que pour y travailler mais n'y résident pas. On pourra juste un peu s'asseoir, une phrase enfantine qui dit combien il est difficile de s'asseoir dans une grande ville en dehors des cafés. On peu juste s'asseoir renvoie également à une tolérance, une autorisation momentanée.
2-Le départ, un effacement
Jaccottet est un étranger dans cette ville, il est seul, il sait qu'il a besoin de temps pour se familiariser avec son nouvel environnement, connaître ses habitudes, la langue, se fondre dans le paysage et ne plus apparaître comme un étranger. Il a décidé de quitter son pays, la terre de son enfance, de sa famille, de ses souvenirs, il sait qu'il ne peut plus faire marche arrière car dans son ancien pays, c'est une statue, un homme mort pour son pays. Et les villes encore debout brûleront rappelle que dans l'imaginaire, l'étranger est un pillard qui vole, met le feu aux maisons après les avoir pillées. L'étranger est celui qui n'a plus de souvenirs et qui ne veut pas en laisser, il fait porter au monde sa propre angoisse, se sent mal aimé et demande à la nature de le retenir, de l'aimer, d'être sa confidente. Installé désormais en France, dans la Drome, à Grignan, dans l'endroit même ou La marquise de Sévigné écrivait ses lettres à sa fille, à 20 kilomètres du fleuve "Le Rhône" il a vécu son enfance en Suisse. Il ne veut pas apparaître comme l'étranger de Camus, celui qui n'a pas de sentiments, qui ne pleure pas à la mort de sa mère.
3-La fragilité de l'existence, le réveil de mauvais souvenirs
A l'heure ou le soleil se couche, que l'air de l'automne est encore doux, Jaccottet a le projet de retourner en Italie, il en écrira le poème Ninfa, il souhaite probablement revoir la tombe de Michelle un amour de jeunesse rencontré lors d'un de ses séjours dans l'Italie proche et ce voyage lui fait peur car il pourrait réveiller des sentiments, des souvenirs douloureux, qu'il cherche à apaiser.
C'est désormais à la terre, sa confidente qu'il s'adresse "je ne parle qu'à toi, mon absente, ma terre", sous entendu la terre de Suisse qu'il a quittée et qu'il retrouvera en partie plus tard auprès du village de Grignan. L'auteur demande à sa nouvelle terre de l'accueillir, de l'accepter, car il sait mieux que personne combien toute assimilation à une nouvelle terre, à ses habitants avec leurs coutumes, leur mode de vie est lente et demande de la patience, "qu'on nous laisse tranquille" mais aussi de la tolérance "s'asseoir un peu". C'est pourquoi chez l'auteur il y a toujours cette volonté de prendre son temps, d'aller lentement au rythme de la nature en s'abandonnant aux mouvements de l'air et de l'eau. Il aime longer tranquillement le fleuve jusqu'aux usines. Si tout voyage impose un nouveau départ, et sachant combien celui de sa terre natale est un effacement douloureux, il préfère les voyages imaginaires. Déjà ton corps est moins réel que le courant qui l'use est une comparaison entre les berges du fleuve et sa propre destinée. Jaccottet aime le mouvement même le plus fragile des fumées des usines qui virevoltent dans l'air et qui sont réelles et vivantes, elles symbolisent le souffle et la force et il lui en faut. C'est inutile de nous forcer ou on pourra juste un peu s'asseoir ou encore pas moyen sont des phrases simples comme les aime l'auteur pour montrer la fragilité de l'existence, une présence au monde, à un monde étranger qui doit rester discrète. Il a une passion pour les choses fragiles, les ombres, l'eau qui coule ou qui file dans la faille des roches.
C'est la fin qui nous passe le goût de jouer au plus fin, est une phrase remplie de sous entendus, elle rappelle la vie de l'auteur insouciante avec Michelle en Italie qui s'est mal terminée mais elle se comprend aussi comme la fin de la vie, d'une existence éphémère comme celle de l'eau qui disparait dans la faille d'un rocher. Le dernier beau soir qui nous confonde... terminée par les 3 points de suspension procède de la même nostalgie du souvenir amoureux de Michelle, de leur dernier soir avant leur séparation définitive. C'est la fin qui nous passe le gout de jouer au plus fin est une périphrase qui explique combien il est dangereux de jouer avec les sentiments. Les sentiments, on le sait, échappent à la raison, et on ne peut que rarement les contenir, les dominer. Il y a dans la phrase un sentiment de culpabilité d'avoir joué dans cette passion de stratégies, d'astuces, de finesse qui s'est terminée en tragédie.
Conclusion
Jaccottet nous confie ici ses angoisses d'étranger à son arrivée en France. Il ne s'est pas retourné, ne s'en est pas retourné dans son pays et a continué à avancer pour notre plus grand plaisir.

Vocabulaire
Les journaux du soir
Il reste Le Monde et France soir à paraître en kiosque.
Etranger
Qui est d'une autre nation, qui a un rapport avec un autre pays, qui n'est pas connu ou familier, personne d'un autre groupe social ou familial.
Ecorcher
Dépouiller de sa peau, blesser superficiellement, prononcer d'une manière incorrecte.
Le Monde
Journal Le Monde, édition de l'après-midi
Ce soir
Abbréviation ou raccourci ou terminaison de Fran/ce soir.
Jouer au plus fin
Rivaliser d'adresse, de ruse.

Retour à la page d'ouverture