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JACCOTTET : Je sais maintenant que je ne possède rien (1946-1950)

Hati
Je ne possède plus rien

(En hommage aux sinistrés d'Haïti)

Je sais maintenant que je ne possède rien
pas même ce bel or qui est feuilles pourries
Encore moins ces jours volant d'hier à demain
à grands coups d'ailes vers une heureuse patrie

Elle fut avec eux, l'émigrante fanée
la beauté faible, avec ses secrets décevants
vêtue de brume. On l'aura sans doute emmenée
ailleurs, par ces forêts pluvieuses. Comme avant

je me retrouve au seuil d'un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre. Mais qui peut dire

quel est son sens? Je vois ma santé se réduire
pareille à ce feu bref au-devant du brouillard
qu'un vent glacial avive, efface. Il se fait tard.

L'effraie (1946-1950)
Les 18 poèmes du recueil
Les 6 premiers n'ont pas de titres
1-La nuit est une grande citée endormie..
2-Tu es ici, l'oiseau au vent tournoie,...
3-Comme je suis un étranger dans notre vie,...
4-Je sais maintenant que je ne possède rien,...
5-Comme un homme qui se plairait dans la tristesse..
6-Sois tranquille, cela viendra !....
Les autres poèmes ont un titre
7-Portovenere
8-Les nouvelles du soir
Intérieur
9-Lettre (postérieurement supprimé)
10-Intérieur
11-Agrigente, 1er janvier
Ninfa
12-Ninfa
13-La traversée
14-La semaison
15-Les eaux et forêts
I
II
III
IV
Composition du recueil
Poésie

1946-1967
Edition Poésie Gallimard
Préface Jean Starobinski
L'effraie (1946-1950)
L'ignorant (1952-1956)
Airs (1961-1964)
Leçons (Nov. 1966-Oct. 1967)
                          

 

 

 

Commentaire
1-Table rase du passé, repartir de rien
2-"Elle", les difficultés de vivre hors de son pays d'origine
3- L'accueil dans un pays tiers, une flamme à activer chaque jour

Après le Pélican chez Musset et l'Albatros chez Baudelaire, c'est à un oiseau, la chouette effraie dont le cri dans les campagnes est assimilé à une annonce de mort que Philippe Jaccottet à 21 ans fait appel pour écrire un témoignage d'un moment sensible de sa vie, celui de son intégration dans un pays étranger, la France.
Les 5 premiers poèmes de "L'effraie" sont des sonnets, les autres sont en vers libres. "Je ne possède plus rien" est le 4ème poème du recueil en forme de sonnet. Le sonnet est avant tout une poésie à formes fixes, rigides, deux quatrains et un sizain généralement disposé en deux tercets. Le dernier vers aussi appelé vers de chute "Il se fait tard" présente un trait inattendu, comme celui de la déraison, de la fatigue, du moment d'aller se reposer. Le mètre employé est l'alexandrin, largement majoritaire dans cette forme de poésie alternant une thèse, dans le premier quatrain, ici l'espoir d'une arrivée dans un pays heureux puis l'antithèse dans le second quatrain, une adaptation difficile et enfin la synthèse dans les deux tercets, tout est combat, feu contre froid avec un dialogue à établir, le tout dans un mouvement de dégradation suivi d'un mouvement d'amélioration.
1-Table rase du passé, repartir de rien
En quittant, à 21 ans, sa Suisse natale, sa famille, ses amis, et en s'installant à l'automne 1946 à Paris comme collaborateur de l'éditeur suisse Mermod, Philippe Jaccottet se rend vite compte qu'il lui reste beaucoup de chemin à faire dans sa nouvelle patrie qu'il voyait heureuse avant d'y arriver et remplie d'espoir. Il arrive en France à l'automne 1946, le constat est amer, il est étranger, et ne possède rien, il doit repartir à zéro, les feuilles tombent au sol mais ce ne sont pas les siennes. "Je sais maintenant que je ne possède rien" qui commence le 4ème poème du recueil est aussi un moment de réflexion du poète sur son passé. Je sais maintenant, avec l'âge, après 21 ans, ce que je ne savais pas auparavant, par naïveté peut-être, c'est que je ne possède rien, que tout reste désormais à acquérir dans le nouveau pays d'accueil. La possession de Jaccottet a une connotation avant tout matérielle mais aussi par voie de conséquence une connotation morale, spirituelle. Je ne possède rien précise également qu'il n'a jamais rien possédé car dans le cas contraire il aurait précisé qu'il ne possède plus rien comme un sinistré après un désastre. Quand on pense possession, on pense inévitablement aux biens matériels ou leur équivalent, un domicile, une voiture, des vêtements, de l'argent, mais aussi à sa famille, ses amis, ses relations. On pourrait ajouter qu'il faut avoir une bonne profession, la raison, la santé, la chance, un physique agréable, une jolie femme, de beaux enfants intelligents, des objectifs habituels. Dans son "Cahier de verdure" Philippe Jaccottet nous expliquera ce qu'il entend par possession avec un cerisier chargé de fruits rouges au milieu d'un champ. Ce cerisier lui apparait comme quelqu'un qui lui parle mais sans lui parler, une belle chose. S'il s'était agi d'une promeneuse, à la joie se serait ajouté le trouble, l'envie d'une rencontre, le début d'une histoire alors que pour le cerisier il n'éprouve nul besoin de le rejoindre, de le conquérir, de le posséder, ou plutôt, c'était fait, il avait été conquis et n'avait plus rien à demander de plus. Sa représentation de la possession est d'éprouver du plaisir sans saisir, sans aliéner. Il n'a nul besoin de posséder les feuilles dorées et pourries tombées sur son chemin, il profite de leur beauté, en conservant l'image. Extraire le cerisier de son environnement ou l'observer à un autre moment du jour ne donne jamais la même image à l'observateur. On trouve chez Jaccottet comme chez Eluard le même manque d'air et l'appel constant aux oiseaux, aux feuilles, aux ailes, à tout ce qui peut voler. Jaccottet utilise un langage clair. Avec des mots simples, feuilles pourries, aile, émigrante, seuil d'hiver, ma santé se réduire, on comprend immédiatement la situation de dépression du poète dans le froid parisien à son arrivée en France. Avec Jaccottet on cerne avec quelques mots les instants de son existence comme de petites épiphanies, souvent très modestes, mais qui recèlent une parole tout à fait essentielle à qui sait les écouter. "Plus je vieillis et plus je croîs en l'ignorance, plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne" écrira-t-il plus tard dans le recueil suivant "L'ignorant", confirmant le premier vers "Je ne possède rien". En arrivant en France d'où il écrira pendant les quatre premières années les poèmes du recueil 'L'effraie", il sait qu'il part à zéro dans son nouveau pays d'accueil, qu'il a tout quitté, sa famille, son pays, la Suisse, ses amis. Avant son arrivée en France, pendant sa jeunesse, il a survolé plus que vécu, les jours, les uns après les autres, de la veille au lendemain, d'hier à demain, à grands coups d'ailes avant d'atterrir dans une heureuse patrie, la France. "Autrefois Moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine, Me couvrant d’images les yeux, J’ai prétendu guider mourants et morts.
Posséder, c'est saisir, harponner. Dans son recueil "A la lumière d'hiver", il conseille à l'enfant de recueillir les oiseaux et la lumière pour ne pas crier de peur sous le harpon. C'est en fait à lui qu'il s'adresse et recommande qu'au lieu de vivre comme des taupes maladroites, à dépérir dans la sagesse radoteuse, le labyrinthe des mensonges, la peur vaine, à couronner nos souvenirs, il faut se couvrir d'un dernier pan doré de jour comme le soleil fait aux peupliers et aux montagnes. Jaccottet le sait mieux que tout le monde, La France n'est pas la terre promise, et que tout est à faire pour s'y glisser, s'y intégrer, sans déplacer, sans gêner les habitants d'une nation qui a ses habitudes, sa culture, son histoire.
2- "Elle", les difficultés de vivre hors de son pays d'origine
Philippe Jaccottet n'est pas le seul à travailler et à vivre loin de son pays d'origine. Il prend en exemple une belle italienne exilée en Angleterre. "Elle fut avec eux l'émigrante fanée, la beauté faible, vêtue de brume" qui commence le second quatrain est l'antithèse de l'espoir que suscite l'arrivée dans un nouveau pays. Elle, ne désigne pas l'heureuse patrie chargée de l'accueillir, mais une italienne, probablement, Michelle, la destinataire du poème "La lettre" qui a été retirée du recueil et que l'on retrouve dans un autre poème sous le prénom, cette fois français de Dominique dans Ninfa. Philippe Jaccottet reviendra sur la famille de Michelle en relatant un accident mortel de voiture, réel ou imaginaire, dans son recueil "Après beaucoup d'années" avec le poème "La Loggia vide". La veille de Noël, il relate un accident mortel de voiture, à Grignan, dont a été victime Andréa C.. On y apprend qu'Andréa C. était une amie qui avait une maison à Grignan, mais vivait à Londres. Jaccottet revient sur le prénom italien comme celui de Michelle, " fallait-il encore qu'elle portât un prénom italien ?". Il reprend dans "La loggia vide" les mêmes termes que dans ce poème "Elle qui avait le teint doré par le soleil quoiqu'elle habitât le plus souvent un pays de brouillard et de pluie, l'Angleterre...". "Elle fut avec eux l'immigrante fanée" traduit les difficultés de la vie hors de son pays d'origine lorsqu'on est considéré comme un étranger. En quittant sa famille, ses racines, ses amis, on peut éprouver de la tristesse, se faner. Se retrouver dans le brouillard londonien après avoir vécu sous le soleil italien peut être difficile. Jaccottet aime le Sud, sa lumière, qui donne sa netteté aux choses, et qu'il faut à tout prix maintenir pour ne pas voir surgir les fantômes, les ombres, les souvenirs douloureux. Il déteste le brouillard et les forêts pluvieuses. Il suivra ses aspirations et quittera Paris pour le soleil chaud et généreux du sud de la France à Grignan.
3-L'accueil dans un pays tiers, une flamme à activer chaque jour
Après le départ de "Elle", peut-être sa mort, Jaccottet se retrouve à nouveau à Paris au seuil d'un autre hiver tout aussi irréel. Les appels habituels de sa famille, de ses anciens amis suisses ont disparu et seul persiste le chant d'un bouvreuil, un bel oiseau coloré à poitrine rouge et tête noire qui chante avec la persistance d'un lierre grimpant le long d'une façade. Jaccottet recourt peu aux images, aux comparaisons et aux métaphores, cependant on constate en quelques lignes deux fois le comparatif comme , "comme avant", "comme le lierre" et une fois, pareil, "pareille à ce feu" . L'oiseau et le lierre reviendront dans un autre poème "Le secret" dans "L'ignorant". Jaccottet reste persuadé que les oiseaux, la nature ont quelque chose à nous dire à condition de les écouter et que fragile est leur secret. "Ce qui change, même la mort, au petit jour, l'oiseau le dit à qui l'écoute" conclut ce poème. La chouette effraie annoncerait la mort. Le lierre silencieux consolide les vieux murs pour éviter qu'un monde merveilleux ne tombe en ruine. Je vois ma santé se réduire nous montre un poète désabusé, dépressif qui peine à se faire une petite place, qui supporte mal le climat parisien et un accueil qui n'est pas à la hauteur de ses espérances. La comparaison d'une santé qui se réduit à un feu de branches est assez inattendu lorsque ce dernier est attisé par un vent glacial avec du brouillard puis s'éteint relève d'une observation reprise par Jaccottet plus loin d'un feu de branches sur les berges de la Seine au printemps. Jaccottet sait que les oppositions seront nombreuses et que son intégration sera difficile, le feu en cet automne a beaucoup de mal à consumer les branches mouillées ou humide de brouillard, dans la froidure d'un hiver commençant. Le brouillard, la brume nous montre un chemin encore peu clair ou les choses sont encore confuses. La comparaison entre le feu et la santé révèle l'opposition permanente entre motivations et obstacles, entre le vent qui attise le feu pour le dynamiser et le froid qui le freine, le brouillard qui l'éteint et le rend invisible. Aujourd'hui, il en a assez fait, il veut aller se coucher pour mieux se ressaisir et souffler sur sa flamme.

Conclusion
Cent fois, je l'aurais dit, ce qui me reste est presque rien écrit le poète dans "La semaison". Toute possession est présomptueuse, éphémère. Jaccottet se voit contraint de prendre acte du désastre sans nom réservé à la volonté orgueilleuse, à ceux qui prétendent saisir, conserver, retenir la vérité entre leurs mains. Il faut savoir dépasser les apparences, dénoncer les erreurs pour pénétrer dans les essences inaltérables. Car la lumière comme la réussite n'est pas donnée à qui la cherche. Les nombreuses personnes qui partent travailler à l'étranger sont souvent pleines d'illusions, mais la réalité les rappelle vite à la raison et on revient souvent déçu. Pourquoi la migrante a-t-elle encore ce prénom italien qui indique une différence ? Jaccottet sait mieux que chacun ce qu'est une intégration réussi. On devrait le donner en exemple.

Vocabulaire
Elle
C'est en septembre 1946 que Philippe Jaccottet à l'âge de 21 ans fait un voyage en Italie et fait probablement la rencontre de Michelle, le "Elle" du poème.
Possession
Fait de détenir quelque chose, faculté de disposer, de jouir de quelque chose. Jouissance de fait d'un bien corporel non fondé sur un titre de propriété. Chose possédée, terre, maison.
Ne pas, ne plus
Il n'y a pas d'emploi, il n'a plus de place indique qu'il en avait un mais qu'il l'a perdu. Il n'a plus faim indique qu'il a assez mangé. Il n'a pas faim indique qu'il est malade et n'a pas faim.
Emigrante
Celui qui quitte son pays pour aller s'installer dans un autre. "Elle" dans le poème représente un personnage du Sud, l'Italie mais vivant à l'étranger, l'Angleterre, pays de brouillard où sa beauté de fane et où elle apparaît vêtue de brume. La France est une nation avec une identité historique et culturelle, un hymne, un drapeau, une histoire, avec une unité linguistique, le français ou religieuse. Avec l'Europe tous les habitants des 27 pays qui la compose et qui s'installent en France ne sont plus des immigrants. Ils conservent souvent leur seule nationalité d'origine.
Suisse
Pays confédéral de 23 cantons frontalier de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie. Les frontières franco-suisse, 573 kms et franco-italienne, 488 kms sont les plus importantes. Capitale : Berne 8 millions d'habitants, 65% parlent l'allemand, 20% le français et 10% l'italien.
Moudon (Suisse)
Commune natale de Philippe Jaccottet, 4800 habitants est située sur l'axe Lausanne sur le lac Léman et Berne. Le canton de Vaud est le canton de la région du Léman ou lac de Genève, proche de la France. C'est la Suisse romande, on y parle le français. On y observe une population étrangère importante de portugais, serbes, italiens, turcs.
Editions Mermod
Henry-Louis Mermod (1891-1962) est un éditeur suisse romand (français), fils d'un fabricant de montres devient avocat et fonde une société pour l'industrie des métaux. En 1926 il se lance dans l'édition après une rencontre avec un écrivain suisse Ramuz. Mécène, collectionneur, dandy, sa maison est le rendez-vous de jeunes talents dont Philippe Jaccottet qui sera envoyé à Paris comme collaborateur de l'éditeur. "L'effraie" est un livre sur les difficultés de son éloignement et de son existence en France à son arrivée.
Etranger
Qui est d'une autre nation. Qui a un rapport à un autre pays, ne fait pas partie d'un groupe ou d'une famille.
Nationalisme
Attachement exclusif à la nation dont on fait partie.
Les difficultés d'une origine, d'une couleur de peau, d'une langue, d'un vêtement différent
Bill Clinton – pourtant difficilement soupçonnable de racisme – lui aussi dérape sur la couleur de peau d’Obama lors d’un entretien avec le Sénateur Edward Kennedy. Venu le solliciter pour qu’il apporte son soutien à la candidature de sa femme, l’ancien président US a mis en colère Ted Kennedy en faisant plusieurs remarques méprisantes sur Obama. A un moment, affirme Kennedy, Clinton aurait dit « il y a encore quelques années, ce mec serait venu nous servir le café ».